{"id":9650,"date":"2024-10-03T09:30:48","date_gmt":"2024-10-03T07:30:48","guid":{"rendered":"https:\/\/nccr-onthemove.ch\/blog\/?p=9650"},"modified":"2024-09-26T11:48:13","modified_gmt":"2024-09-26T09:48:13","slug":"des-limites-imperceptibles-limmobilite-pendant-la-pandemie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/nccr-onthemove.ch\/blog\/des-limites-imperceptibles-limmobilite-pendant-la-pandemie\/","title":{"rendered":"Des limites (im)perceptibles : l'(im)mobilit\u00e9 pendant la pand\u00e9mie"},"content":{"rendered":"<p><strong>L&#8217;accord sur la libre circulation des personnes entre la Suisse et l&#8217;UE est entr\u00e9 en vigueur en juin 2002. Depuis, les Suisse\u00b7sse\u00b7s et les citoyen\u00b7ne\u00b7s de l&#8217;UE \u00e9conomiquement actif\u00b7ve\u00b7s peuvent se d\u00e9placer librement entre les fronti\u00e8res nationales. Lorsque la pand\u00e9mie COVID-19 a \u00e9clat\u00e9, ces fronti\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9es pour la premi\u00e8re fois apr\u00e8s 18 ans et sont devenues \u00e0 nouveau visibles et perceptibles. Comment cela a-t-il \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu ? Une travailleuse migrante (im)mobilis\u00e9e t\u00e9moigne.<\/strong><\/p>\n<p>Ariane* a aujourd&#8217;hui la quarantaine. Elle a quitt\u00e9 le Portugal pour la premi\u00e8re fois il y a un peu moins de 25 ans, pour travailler dans la blanchisserie d&#8217;un h\u00f4tel du Haut-Valais. Elle est rest\u00e9e fid\u00e8le \u00e0 la r\u00e9gion et \u00e0 l&#8217;h\u00f4tellerie pendant pr\u00e8s de 20 ans. En revanche, elle a r\u00e9guli\u00e8rement chang\u00e9 d&#8217;entreprise dans l&#8217;espoir d&#8217;obtenir de meilleures conditions de travail. Pour des raisons priv\u00e9es \u2013 qu&#8217;elle n&#8217;a pas souhait\u00e9 aborder plus en d\u00e9tail dans l&#8217;interview \u2013 elle a d\u00e9cid\u00e9 de retourner au Portugal en avril 2020. Son retour a co\u00efncid\u00e9 avec la pand\u00e9mie COVID-19. En suivant l&#8217;exp\u00e9rience d&#8217;Ariane, ce blog \u00e9tablit une chronologie d'(im)mobilit\u00e9 et d\u00e9crit des d\u00e9placements de fronti\u00e8res durant cette crise sanitaire internationale.<\/p>\n<h5><strong>Avril 2020 : Mobilit\u00e9 internationale (I)<\/strong><\/h5>\n<p>Ariane a d\u00e9missionn\u00e9 pour la fin avril 2020 et a r\u00e9serv\u00e9 un vol pour le Portugal. Avec l\u2019\u00e9clatement de la pand\u00e9mie, des confinements ont \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9s, des vols annul\u00e9s, et les fronti\u00e8res ferm\u00e9es. Pour pouvoir se rendre au Portugal dans ce contexte, elle a demand\u00e9 \u00e0 son employeur de pouvoir partir plus t\u00f4t. Ainsi, \u00e0 la mi-avril, elle a pris l&#8217;un des derniers vols entre la Suisse et le Portugal. Apr\u00e8s ce voyage, elle n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 libre de ses mouvements : \u00ab <em>J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 isol\u00e9e pendant 15 jours, seule dans un h\u00f4tel. Pas chez moi, car je ne pouvais pas rentrer chez moi. 15 jours<\/em> ! \u00bb Les limites de ses mouvements ont ainsi \u00e9t\u00e9 restreintes, passant d&#8217;un niveau international \u00e0 un niveau local : les quatre murs de sa chambre d&#8217;h\u00f4tel.<\/p>\n<h5><strong>Avril 2020-Novembre 2021 : (Im)mobilit\u00e9 interr\u00e9gionale au Portugal<\/strong><\/h5>\n<p>Apr\u00e8s la quarantaine, Ariane s&#8217;est rendue dans la ville o\u00f9 elle a grandi et o\u00f9 vit sa famille. C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;elle a ouvert son restaurant en \u00e9t\u00e9, apr\u00e8s la premi\u00e8re vague d&#8217;infection : \u00ab <em>Quand je suis arriv\u00e9e au Portugal, j&#8217;ai r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 ce que je voulais faire comme m\u00e9tier. J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;ouvrir un restaurant. Ce n&#8217;\u00e9tait pas facile, mais je pouvais travailler et ne pas rester \u00e0 la maison.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Pour Ariane, pouvoir travailler et quitter la maison a \u00e9t\u00e9 un \u00e9l\u00e9ment central de son exp\u00e9rience de la pand\u00e9mie. Au Portugal, outre la mobilit\u00e9 internationale, la mobilit\u00e9 interr\u00e9gionale a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 limit\u00e9e. \u00c0 certaines p\u00e9riodes, ces restrictions ont m\u00eame \u00e9t\u00e9 \u00e9tendues aux fronti\u00e8res des quartiers (Cairns &amp; Clemente, 2023). Les exceptions \u00e0 ces restrictions n&#8217;ont \u00e9t\u00e9 faites uniquement pour des raisons \u00e9conomiques. En raison de son activit\u00e9 professionnelle, Ariane a pu demander une autorisation qui lui permettait de se rendre de son quartier r\u00e9sidentiel \u00e0 son quartier o\u00f9 le restaurant se trouvait.<\/p>\n<p>Les conditions du logement d&#8217;Ariane ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminantes dans son v\u00e9cu de la pand\u00e9mie. Elle vivait avec sa m\u00e8re et sa fille dans une maison, ce qui lui permettait de voir r\u00e9guli\u00e8rement sa famille. Une autre configuration aurait \u00e9t\u00e9 \u00ab <em>douloureuse<\/em> \u00bb.<\/p>\n<h5><strong>Novembre 2021 : Mobilit\u00e9 internationale (II)<\/strong><\/h5>\n<p>L&#8217;activit\u00e9 professionnelle d&#8217;Ariane est rest\u00e9e stable au fil des mois et ce malgr\u00e9 des vagues d&#8217;infections r\u00e9currentes. Elle ouvrait son restaurant du lundi au samedi et a adapt\u00e9 son activit\u00e9 selon les mesures sanitaires en vigueur en adoptant un service Take-Away et en \u00ab <em>servant au porte-\u00e0-porte<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Cependant, la semaine de six jours ainsi que les longues journ\u00e9es de travail lui pesaient de plus en plus. Combin\u00e9es \u00e0 sa situation financi\u00e8re, cela l\u2019a pouss\u00e9e \u00e0 retourner en Suisse en novembre 2021 : \u00ab <em>Je travaillais de nombreuses heures, je n&#8217;avais cong\u00e9 que le dimanche, mais \u00e0 la fin du mois, cet engagement ne portait pas ses fruits. Je travaillais pour financer mes frais fixes. Je ne pouvais rien \u00e9conomiser.<\/em> \u00bb Alors, quand une ancienne employeuse l&#8217;a appel\u00e9e de Suisse pour lui proposer un poste dans le housekeeping, elle a d\u00e9cid\u00e9 de revenir dans le Haut-Valais.<\/p>\n<h5><strong>Bilan : La pand\u00e9mie comme \u00ab passage des limites \u00bb entre mobilit\u00e9 et immobilit\u00e9<\/strong><\/h5>\n<p>Les exp\u00e9riences d&#8217;Ariane mettent en avant deux aspects de la science sur les r\u00e9gimes d'(im)mobilit\u00e9. D&#8217;une part, elles soulignent que les fronti\u00e8res peuvent devenir davantage visibles et perceptibles en temps de crise \u2013 et ce, \u00e0 diff\u00e9rents niveaux. Les fronti\u00e8res physiques des \u00c9tats au sein de l&#8217;espace UE\/Schengen, par ailleurs perm\u00e9ables, qui ont \u00e9t\u00e9 referm\u00e9es en raison de la pand\u00e9mie, en sont l&#8217;expression. Luk\u00e1\u0161 Novotn\u00fd et Hynek B\u00f6hm (2022, p. 337) parlent du plus grand processus de \u00ab re-bordering \u00bb de l&#8217;histoire de l&#8217;int\u00e9gration europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Le cas du Portugal montre toutefois que les fronti\u00e8res physiques peuvent \u00e9galement \u00eatre \u00e9tablies au niveau r\u00e9gional et local (Cairns &amp; Clemente, 2023). Ainsi, pendant la pand\u00e9mie COVID-19, outre un processus de \u00ab re-bordering \u00bb, on a \u00e9galement pu observer un d\u00e9placement des fronti\u00e8res du niveau international au niveau local. Ce d\u00e9placement de fronti\u00e8res a eu un effet de plus en plus immobilisant, ce qui est mis en \u00e9vidence lors de la demande d&#8217;une autorisation pour franchir les fronti\u00e8res d&#8217;un quartier.<\/p>\n<p>D&#8217;autre part, le r\u00e9cit d&#8217;Ariane met en avant la mobilit\u00e9 de certaines personnes \u00e0 une \u00e9poque marqu\u00e9e par l&#8217;immobilit\u00e9. Ou, selon Hannah Pool (2024, p. 302)\u00a0: les fermetures de fronti\u00e8res n&#8217;ont pas concern\u00e9 toutes les personnes de la m\u00eame mani\u00e8re. Par exemple, des r\u00e8gles sp\u00e9ciales ont \u00e9t\u00e9 \u00e9dict\u00e9es pour les travailleur\u00b7se\u00b7s saisonnier\u00b7\u00e8re\u00b7s dans l&#8217;agriculture Suisse, car leur activit\u00e9 professionnelle \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme syst\u00e9mique (M\u00fchlemann, 2021). Dans le cas d&#8217;Ariane, cela peut \u00eatre traduit \u00e0 un niveau local et international : son entr\u00e9e dans un autre quartier de la ville a \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9e en raison de son activit\u00e9 professionnelle. Son retour en Suisse a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 facilit\u00e9 par son employeur et par un contrat de travail d\u00e9j\u00e0 sign\u00e9 lors de son arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>On peut en conclure que les exp\u00e9riences d'(im)mobilit\u00e9 d&#8217;Ariane pendant la pand\u00e9mie ont \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9es par son appartenance \u00e9tatique et r\u00e9gionale ainsi que par la contribution \u00e9conomique attribu\u00e9e \u00e0 son activit\u00e9 professionnelle (voir aussi Pool, 2024). Ici, la dimension performative des fronti\u00e8res est particuli\u00e8rement \u00e9vidente.<\/p>\n<p><sup>*<\/sup>Toutes les informations personnelles publi\u00e9es dans ce blog ont \u00e9t\u00e9 rendues anonymes.<\/p>\n<p><em><a href=\"https:\/\/nccr-onthemove.ch\/who-is-who\/people\/?start=t&amp;p_id=8769\">Livia Tom\u00e1s<\/a> est postdoctorante \u00e0 la ZHAW en travail social. Dans le cadre du projet \u00ab <a href=\"https:\/\/nccr-onthemove.ch\/projects\/evolving-immobility-regimes-migrant-workers-entitlement-and-precarization-in-times-of-crisis\/\">Evolving (Im)Mobility Regimes<\/a> \u00bb, elle se penche sur les conditions de vie et de travail des migrant\u00b7e\u00b7s dans l&#8217;industrie h\u00f4teli\u00e8re suisse et examine comment la pand\u00e9mie de COVID-19 a modifi\u00e9 ces conditions.<\/em><\/p>\n<p><em>Helena Gon\u00e7alves Leal est \u00e9tudiante en fran\u00e7ais et en germanistique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Berne. Dans le cadre du projet \u00ab <a href=\"https:\/\/nccr-onthemove.ch\/projects\/evolving-immobility-regimes-migrant-workers-entitlement-and-precarization-in-times-of-crisis\/\">Evolving (Im)Mobility Regimes<\/a> \u00bb, elle s\u2019occupe de la r\u00e9alisation et de la pr\u00e9paration des interviews qualitatives en portugais, comme l\u2019entretien avec Ariane.<\/em><\/p>\n<p>Bibliographie:<\/p>\n<p>\u2013Cairns, D., &amp; Clemente, M. (2023). <em>The Immobility Turn: Mobility, Migration and the COVID-19 Pandemic<\/em>. Bristol University Press.<br \/>\n\u2013Novotn\u00fd, L., &amp; B\u00f6hm, H. (2022). New re-bordering left them alone and neglected: Czech cross-border commuters in German-Czech borderland. <em>European Societies, 24<\/em>(3), 333-353.<br \/>\n\u2013Pool, H. (2024). Immobility beyond borders: Differential inclusion and the impact of the COVID-19 border closures. <em>Politics, 44<\/em>(2), 302-316.<br \/>\n\u2013M\u00fchlemann, S. (2021, April 20). <a href=\"https:\/\/www.srf.ch\/audio\/regionaljournal-bern-freiburg-wallis\/sonderregelung-fuer-erntehelferinnen-und-helfer-aus-dem-ausland?id=11970635\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Sonderregelung f\u00fcr Erntehelferinnen und -helfer aus dem Ausland <\/em><\/a>[Radiosendung]. Regionaljournal Bern, Freiburg, Wallis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;accord sur la libre circulation des personnes entre la Suisse et l&#8217;UE est entr\u00e9 en vigueur en juin 2002. Depuis, les Suisse\u00b7sse\u00b7s et les citoyen\u00b7ne\u00b7s de l&#8217;UE \u00e9conomiquement actif\u00b7ve\u00b7s peuvent se d\u00e9placer librement entre les fronti\u00e8res nationales. 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