Crises partout, crise pour tous·te·s ? Une approche d’un mot omniprésent

18.03.2026 , in ((Was meinen wir mit …)) , ((Keine Kommentare))
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Les crises occupent aujourd’hui une place centrale dans les médias ainsi que dans les discours politiques et publics. Qu’elles touchent à la sécurité, à la santé, au climat ou à d’autres domaines, elles semblent définir notre époque. Mais vivons-nous réellement dans une « ère des crises » ?                 

Cette question a été discutée lors d’un Café Scientifique organisé à l’Université de Neuchâtel, consacré aux différentes manières de comprendre et de vivre les crises aujourd’hui. La discussion a permis de croiser plusieurs regards disciplinaires afin d’éclairer la complexité d’un terme devenu central dans les débats contemporains.

Qu’est-ce qu’une crise ?

Le terme « crise » est omniprésent, ce qui peut donner l’impression que nous vivons aujourd’hui dans une « ère des crises » (Koselleck & Richter, 2006). Mais que désigne-t-on précisément par ce terme ?

Pour les expert·e·s invité·e·s, une crise est un événement qui perturbe un certain ordre des choses, crée un sentiment d’urgence et appelle à une réaction. Cette définition met l’accent sur le caractère exceptionnel : il s’agit d’un phénomène situé dans le temps et l’espace, qui rompt avec un état antérieur, bouleverse un équilibre social, politique, climatique, économique ou autre et exige une action ainsi qu’une adaptation des comportements. Une crise appelle ainsi à un diagnostic et demande de comprendre ce qui se passe afin de trouver des réponses.

Elle ne s’inscrit pas seulement dans un moment précis, mais aussi dans le temps long, ce qui permet de la distinguer d’une « catastrophe ». Alors qu’une catastrophe renvoie à un événement ponctuel, une crise se déploie dans la durée et implique un travail d’interprétation – la nommer, la comprendre, la catégoriser – et des réponses concrètes pour y faire face, la limiter ou la combattre.

Si cette définition fournit des repères utiles, elle demeure relativement générale. La question se pose donc de savoir s’il existe des indicateurs permettant de définir les crises de manière plus précise, voire objective. Or, des critères fixes ne permettent pas de saisir la diversité et la complexité des situations qualifiées de crises. En outre, les crises ne sont pas perçues ni vécues de la même manière par tout le monde. Aucun critère dit « objectif » ne peut pleinement saisir cette complexité subjective et phénoménologique d’une crise.

Se pose enfin la question des critères retenus et des acteur·rice·s impliqué·e·s dans leur identification et leur définition : quels facteurs (économiques, sociaux, environnementaux ou politiques) sont pris en compte et qui participe à ces choix, ou en est exclu·e ? Définir une crise relève ainsi d’un processus politique, dans lequel les choix effectués ne sont jamais totalement objectifs. L’exemple de la crise climatique l’illustre bien : sa reconnaissance comme crise à part entière a longtemps fait l’objet de débats – débats qui réémergent d’ailleurs aujourd’hui.

© Graphique : Filippo Buzzini, Sketchy Solutions

Présence et impression de « la crise »

Depuis le début du millénaire, le monde a été confronté à de nombreuses crises : la crise financière de 2007-2008, la crise de l’euro en 2010, la crise migratoire de 2015, la pandémie de Covid-19 en 2020-2021 ou encore la guerre en Ukraine depuis 2022, pour ne citer que quelques exemples en Europe. Mais assistons-nous réellement à une multiplication des crises, ou disposons-nous surtout de davantage d’informations ?

Les expert·e·s soulignent, d’une part, une accélération de certaines crises, notamment dans le domaine de la santé. Le caractère cyclique de nombreuses crises contribue également à l’impression que les périodes de perturbation et d’urgence se multiplient. D’autre part, la médiatisation et la mondialisation jouent un rôle central.

Les médias et les réseaux sociaux diffusent largement les crises bien au-delà des frontières nationales, tandis que l’interdépendance économique, politique et sociale fait que leurs effets se répercutent à l’échelle globale. Comme le notent Koselleck et Richter (2006), l’usage inflationniste du terme « crise » renforce encore cette impression. Ce qui semble plus nouveau, selon les expert·e·s, ce sont les attentes accrues en matière d’action et de gestion des crises, notamment à l’égard de l’État.

Le débat met enfin en lumière l’écart entre la crise comme « objet » médiatisé et politisé, et les réalités vécues. Ainsi, les entretiens menés avec des migrant·e·s travaillant dans l’hôtellerie-restauration en Suisse montrent que la pandémie de Covid-19 n’a pas toujours été perçue comme une épreuve majeure. Plusieurs personnes ont évoqué des événements personnels, tels que la maladie d’un·e proche ou de graves difficultés familiales, comme bien plus marquants. Ces constats rappellent que la perception des crises dépend fortement de la situation et des ressources individuelles, ainsi que du soutien offert par les systèmes de sécurité sociale – formels ou informels – dans l’amortissement des chocs au niveau macro.

© Graphique : Filippo Buzzini, Sketchy Solutions

Les ressources financières comme outil de prévention ?

Davantage de moyens permettraient-ils de prévenir certaines crises ? C’est possible. Mais la question centrale demeure celle de l’origine des ressources financières nécessaires, dans un contexte où des acteur·rice·s essentiels appelés à atténuer ces chocs sont soumis à des politiques d’austérité. De plus, de nombreuses vulnérabilités, liées par exemple au climat ou à la pauvreté, sont déjà bien connues et persistent au-delà des périodes de crise. Les fonds mobilisés relèvent plus d’une gestion à court terme que de solutions durables.

Ce billet s’appuie sur les échanges ayant eu lieu lors d’un Café Scientifique organisé à l’Université de Neuchâtel le mercredi 21 janvier 2026. La discussion réunissait Claude-François Robert, médecin cantonal du canton de Neuchâtel durant la pandémie de Covid-19 ; Livia Tomás, chercheuse postdoctorale à la ZHAW Travail Social et à l’Université de Neuchâtel ; Étienne Piguet, professeur de géographie des mobilités ; ainsi que Frédéric Esposito, politologue et directeur de l’Observatoire universitaire de la sécurité. Le débat était animé par Martina Chyba, journaliste et productrice, RTS.

L’intégralité du débat peut être écoutée ici. Vous y trouverez également l’enregistrement graphique complet.

Livia Tomás est chercheuse postdoctorale à la ZHAW School of Social Work et à l’Université de Neuchâtel. Elle participe au projet du nccr – on the move « Evolving (Im)Mobility Regimes » et coordonne le module III. Ses recherches portent sur les questions de précarité, de travail, de vieillissement et de transnationalisme.

Francisco Klauser est professeur de géographie politique à l’Université de Neuchâtel, chef de projet du projet nccr – on the move « Legacies of the COVID-19 Pandemic on the Governance of Movement » et représentant du module III. Son travail aborde les questions du pouvoir, de la surveillance et du contrôle à l’ère numérique.

Références:

–Koselleck, R., & Richter, M. W. (2006). Crisis. Journal of the History of Ideas, 67(2): 357-400.

–Hategekimana, V., Marino, A., Perrin, M., Thompson, E., Gale, J., Gandenberger, M., Noori, S., Ruedin, D., Camenisch, A., Oesch, L., & Stünzi, R. (2024). Crises, Migration and (Im)Mobility: Towards a Reflexive and Multilevel Approach (NCCR Working Paper #37).

 

© Graphique : Filippo Buzzini, Sketchy Solutions